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Article technique
29. octobre 2019

Interview avec Claude Ramseier

«L’eau potable repose sur trois piliers: quantité, qualité et pérennité»

Ces derniers mois, Claude Ramseier, chimiste cantonal fribourgeois, a été vu à plusieures reprises dans les médias, où il a fourni des informations sur la détection des résidus du fongicide chlorothalonil dans l’eau potable et les mesures prises pour y remédier. Dans cet interview, les résidus de pesticides dans l’eau potable jouent également un rôle, mais les conflits d’usage, la planification des infrastructures, la régionalisation et la professionnalisation de la branche sont abordés aussi. Autant de questions qui concernent non seulement le canton de Fribourg et ses distributeurs d’eau, mais aussi tous les autres cantons et distributeurs d’eau suisses.
Margarete  Bucheli 
Actuellement, les produits phytosanitaires (PPh) contaminant les ressources en eau et l’eau potable préoccupent grandement la branche de la distribution d’eau et les autorités. À quel point l’eau potable du canton de Fribourg est-elle impactée par la pollution aux PPh?

Entre 2016 et 2018, nous avons organisé plusieurs campagnes concernant les «produits phytosanitaires dans l’eau potable». L’accent a été mis sur les analyses de PPh dans le réseau de distribution d’eau potable, car seules ces valeurs mesurées intéressent le consommateur. Déjà en 2017, nous avons informé les distributeurs d’eau des premiers résultats. Entre-temps, nous avons créé et publié des cartes basées sur les résultats des mesures obtenues. D’une part, ces cartes montrent que la situation dans le canton de Fribourg est globalement bonne, c’est-à-dire que toutes les valeurs, y compris la somme des pesticides et leurs métabolites pertinents, sont conformes aux exigences légales. D’autre part, elles donnent une image différenciée, car la situation varie beaucoup d’une région à l’autre. Par exemple, dans le district de la Gruyère, au sud du canton, où l’élevage prédomine, aucun résidu de pesticide n’a été trouvé. En revanche, nous avons trouvé jusqu’à huit résidus de pesticides différents – tous en concentrations inférieures à la valeur maximale – dans l’eau potable des districts de la Broye et du Lac, où la culture maraîchère et la viticulture sont les principales activités. Il s’agit notamment de l’atrazine et de ses produits de dégradation, qui – désormais interdits – provenaient d’une contamination antérieure, ce qui soulève le problème de la persistance de certaines substances dans le sol et l’eau. Toutefois, il faut préciser que les analyses n’ont pas encore porté sur les fameux métabolites du fongicide chlorothalonil, qui ont fait l’objet de tant de discussions récemment.

Comment avez-vous réagi à la situation révélée par les campagnes?

Sur la base des informations issues de ces campagnes de mesure ainsi que des analyses de risques, les distributeurs d’eau procèdent actuellement à des analyses complémentaires. Jusqu’à présent, cela a conduit à la fermeture d’un puits d’eau souterraine. Le distributeur d’eau a constaté que l’eau brute n’était contaminée que dans ce puits, en l’occurrence par la bentazone. C’était la seule mesure drastique prise en réponse aux résultats des campagnes. Dans d’autres cas où des résidus de pesticides ont été détectés dans l’eau potable, il a suffi d’ajuster la portée de l’autocontrôle en conséquence.

Vous venez de mentionner le fongicide chlorothalonil et ses produits de dégradation. Comment la situation se présente-t-elle à ce sujet dans votre canton?

Nous avons participé cette année à une campagne nationale des chimistes cantonaux, dont les résultats ont été publiés en septembre. Une douzaine d’échantillons d’eau potable de réseau représentant les différentes régions du canton de Fribourg ont été prélevés. Il a été constaté que la limite fixée dans l’OPBD était dépassée dans l’eau potable du village de Domdidier, ce qui a également été largement diffusé dans les médias. La commune de Belmont-Broye, à laquelle appartient Domdidier, a réagi immédiatement en passant à une ressource alternative.
Le distributeur d’eau a donc pris l’une des mesures correctives proposées par la directive de l’OSAV en cas de contamination par des résidus de chlorothalonil, à savoir le mélange des eaux ou l’utilisation d’une source conforme. La Confédération a fixé un délai d’un mois pour la mise en œuvre de ces mesures, mais je pense qu’un distributeur d’eau peut réagir plus rapidement. À ce sujet, je voudrais mentionner que le canton de Fribourg exige que chaque distributeur d’eau dispose d’au moins deux ressources. Dans le cadre de leur Plan d’infrastructures d’eau potable (PIEP), les distributeurs n’ayant pas encore deux piliers devront nous fournir leurs projets en cours afin d’assurer la
pérennité de leurs installations et de se préparer à de telles crises.

«Il faut absolument éviter de verser des substances persistantes dans la nature.»

Selon vous, quelles mesures seraient nécessaires pour garantir la protection des ressources en eau dans toute la Suisse?

Afin d’améliorer la protection des ressources, il est indispensable d’apporter des modifications dans le processus d’homologation des pesticides. Il faut absolument éviter de verser des substances persistantes dans la nature, quelle que soit leur toxicité. Nous devons tirer les leçons du cas de l’atrazine, qui est toujours présente dans les eaux souterraines avec ses produits de dégradation, même si elle a été interdite il y a quelques années. Il y a également un problème avec les zones de protection. Des efforts doivent être fournis pour les légaliser même si ce n’est pas toujours facile politiquement.

Les conflits d’utilisation à proximité des captages d’eau et dans les zones de protection sont un autre sujet de préoccupation pour la branche. Comment la situation se présente-t-elle dans votre canton?

Dans le canton de Fribourg, ce type de conflit se produit principalement avec les routes et certaines zones résidentielles. Dans certains cas, des autorisations ont été accordées dans le passé pour des routes ou des zones résidentielles, même si un captage d’eau se trouvait à proximité, ce qui a naturellement entraîné des conflits d’intérêts. Par conséquent, certains captages ont dû être déplacé de quelques centaines de mètres. Je voudrais également mentionner qu’actuellement dans le canton de Fribourg, 69% des zones de protection des eaux souterraines sont légalisées, ce qui correspond à environ 80% du volume d’eau potable distribué.

Que fait le canton de Fribourg dans le domaine de la planification régionale, un moyen de résoudre ces conflits?

En principe, les PIEP susmentionnés des différents distributeurs d’eau débouchent sur un plan sectoriel des eaux au niveau cantonal. Toutefois, ce plan sectoriel n’a pas encore été élaboré, car nous ne disposons pas encore de tous les PIEP. Dès que nous disposerons de l’ensemble des PIEP, qui sont plus ou moins locaux, le Service de l’environnement établira un plan sectoriel dans lequel sera présentée l’alimentation en eau dans tout le canton. La tendance est donc clairement à la régionalisation. Sur la base du plan sectoriel, certains PIEP seront certainement adaptés en conséquence.

«En tout, nous disposons de quantités d’eaux assez impressionnantes et suffisantes. Le vrai problème, c’est la distribution de l’eau dans tout le canton.»

L’été 2018 était chaud et sec. Des distributeurs d’eau de votre canton ont-ils connu des pénuries temporaires?

Grâce à l’interconnexion existante des réseaux, la sécheresse a eu peu d’impact sur l’approvisionnement en eau des communes. Toutefois, certaines communes ont demandé aux habitants de réduire leur consommation d’eau sur une base volontaire. Mais cela était fondé sur des considérations financières plutôt que sur une réelle pénurie d’eau, car les municipalités ont ainsi pu éviter d’acheter de l’eau ailleurs ou limiter la quantité achetée. Cependant, des problèmes majeurs d’approvisionnement en eau ont été rencontrés sur les alpages. Des mesures immédiates ont été prises: Ainsi, de nombreux alpages ont été approvisionnés par hélicoptère. À long terme, la tendance doit en tout état de cause être à l’augmentation des réservoirs des alpages et/ou à la recherche d’autres sources pour alimenter les alpages.

Selon les scénarios climatiques pour la Suisse, des périodes de sécheresse surviendront encore plus fréquemment et dureront plus longtemps à l’avenir. Comment adapter la distribution d’eau du canton de Fribourg à cette nouvelle situation?

Dans ce contexte, les interconnexions sont importantes. Il ne faut pas oublier que le canton compte quatre lacs qui servent à l’alimentation en eau: le lac de Gruyère, le lac de Schiffenen, le lac de Morat et le lac de Neuchâtel. Le canton dispose donc d’un immense réservoir. À cela se rajoutent des réservoirs très importants au niveau préalpin. En tout, nous disposons de quantités d’eaux assez impressionnantes et suffisantes aussi bien en période de sécheresse qu’en période normale. Le vrai problème, cependant, c’est la distribution de l’eau dans tout le canton.

Depuis 2011, le canton de Fribourg dispose de sa propre loi sur l’eau potable. Quels outils cette loi vous fournit-elle?

La loi nous donne plusieurs outils. Par exemple, elle oblige les distributeurs d’eau à faire leur autocontrôle chez nous, ce qui nous permet d’améliorer la réactivité en cas de problème. En outre la loi précise en lien avec les exigences fixées par la législation fédérale ce que doivent faire les distributeurs d’eau en temps normal ainsi qu’en temps de crise. Elle règle également les aspects ou problèmes des distributeurs privés. Notamment, la loi prescrit que la commune a l’obligation d’alimenter un distributeur privé si sa ressource n’est pas suffisante. Un outil de planification central est, bien entendu, le PIEP déjà mentionné. La loi contient également une section sur le financement des infrastructures d’eau potable. En résumé, on peut constater que la loi est très claire et donc bien applicable. Elle est beaucoup plus précise que l’Ordonnance fédérale, i. e. l’OPBD, et définit clairement les responsabilités des communes et des distributeurs.

Les PIEP sont certainement un outil particulier. Quelles expériences avez-vous déjà fait lors de l’application?

Etant donné que les PIEP ne sont plus directement dans nos mains, mais plutôt dans celles du Service de l’environnement, je n’ai pas une vue d’ensemble. En revanche, je peux me baser sur des cas particuliers qui me montrent que les PIEP sont importants, parce qu’ils obligent les communes à réfléchir à des solutions durables. À l’heure actuelle, nous constatons qu’il y a une véritable planification, plutôt que d’attendre l’arrivée d’une crise. Les distributeurs s’orientent donc vers la prévention et non plus vers la réparation.
D’un point de vue politique notamment, on pourrait considérer que l’élaboration des PIEP entraînerait des dépenses considérables. Cependant, nous avons prouvé le contraire. En particulier, lorsqu’un plan sectoriel cantonal est établi sur la base des PIEP, des doublons sont identifiés et peuvent être évités – par exemple, la construction et l’utilisation d’un réservoir commun par deux communes voisines au lieu de deux réservoirs, un par commune. Cela permet de réaliser d’importantes économies qui dépassent de loin le coût d’élaboration d’un PIEP. Donc, les PIEP et puis le plan sectoriel cantonal donnent la possibilité de faire des économies grâce à une planification intelligente.
L’eau potable repose sur trois piliers: quantité, qualité et pérennité. Les distributeurs établissent les PIEP basés sur ces trois piliers. Dans le cadre du plan sectoriel cantonal, l’ensemble de la planification au niveau des différents distributeurs sera analysé et le cas échéant réorganisé afin de rationaliser le processus.

«Grâce à la W12, les distributeurs d’eau se rendent compte de l’ampleur de leurs responsabilités, beaucoup plus que par le passé.»

La directive W12 de la SSIGE «Guide des bonnes pratiques destiné aux distributeurs d’eau potable», est entrée en vigueur il y a plus de deux ans. Quelles répercussions de cette directive avez-vous pu observer dans votre canton?

Lors des inspections, nous vérifions si les distributeurs ont une bonne connaissance de la W12. Bien entendu, les grands distributeurs avaient déjà développé leurs propres systèmes HACCP sophistiqués avant l’apparition de la W12. Les autres doivent maintenant travailler au moins selon la W12. Nous apercevons deux avantages majeurs de la W12: Premièrement, les distributeurs disposent maintenant d’un seul outil utilisable. Deuxièmement, ils se rendent compte de l’ampleur de leurs responsabilités, beaucoup plus que par le passé. Nous utilisons également la W12 comme aide à la supervision. À part de quelques petites incohérences, le guide est opérationnel et il fonctionne bien.

D’autres directives et recommandations SSIGE nouvelles ou entièrement révisées ont récemment été publiées: Quelle importance auront-elles pour le canton de Fribourg?

À ce sujet, je voudrais souligner la Notice technique W10033 (Aide à la décision «Externalisation de la distribution d’eau»), actuellement en préparation, qui était en consultation pendant l’été. Ce document sera d’une grande importance car nous avons constaté que plusieurs distributeurs souffrent de lacunes importantes en termes de connaissances et aussi de possibilités d’assainissement en cas de pollution. Dans tous les cas, il a été décidé d’externaliser vers des services plus professionnels. La W10033 sera donc une véritable aide pour les petites communes qui s’aperçoivent de plus en plus – soit après nos inspections, soit après avoir pris connaissance de nos demandes en termes de formation et de compétence du personnel, de travaux de maintenance réguliers, etc. – qu’ils ne peuvent plus répondre à toutes ces exigences.

Quels sujets seraient-ils importants pour élaborer de nouvelles directives ou recommandations?

Le gros problème que nous avons actuellement, c’est que les propriétaires d’immeubles et de bâtiments publics ne savent pas vraiment quelle est leur responsabilité. Ce qu’il faut à ce sujet, c’est un document de la SSIGE – non pas une W12 pour les bâtiments, mais un document beaucoup plus court – décrivant de manière condensée et concise les exigences d’autocontrôle et de surveillance applicables aux propriétaires. Les questions auxquelles il faut répondre dans un tel document sont les suivantes: Que faire dans des conditions normales? Que faire en cas d’urgence, par exemple si un locataire a développé une légionellose? Quelles sont les analyses de contrôle à effectuer? Quelles sont les tâches régulières à effectuer (maintenance et entretien)?

Quels problèmes de la branche de la distribution d’eau considérez-vous actuellement comme les plus urgents à traiter conjointement par tous les acteurs?

Pour moi, les trois piliers déjà mentionnés – qualité, quantité et pérennité – sont essentiels. Afin d’assurer une bonne qualité de l’eau potable à l’avenir, nous devons garder un œil sur tout ce qui parvient dans l’environnement et qui pourrait être critique pour l’eau potable, notamment les micropolluants. Un point de départ important dans ce contexte est certainement leur homologation. Afin de garantir également les quantités, surtout en période de sécheresse, des efforts (intercantonaux) doivent être fournis pour parvenir à une plus grande interconnexion des distributeurs. Enfin, je voudrais mentionner – pour la perennité – la professionnalisation de la branche.

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