Des analyses effectuées à l’été 2025 par les Cantons de Genève et de Vaud dans le réseau de distribution d’eau potable alimentée par le lac Léman ont mis en évidence une teneur moyenne en 1,2,4-triazole de 0,7 µg/l, soit sept fois la valeur maximale de 0,1 µg/l fixée par la réglementation fédérale pour les métabolites dits «pertinents».
Si les autorités sanitaires suisses et françaises s’accordent à dire qu’aux concentrations mesurées cette substance ne présente pas de risque pour la santé – y compris pour les populations sensibles –, la situation constitue une crise de conformité réglementaire, avec des implications techniques, financières et institutionnelles importantes.
Le 1,2,4-triazole, utilisé notamment comme intermédiaire dans l’industrie chimique et la fabrication de produits phytosanitaires, a été classé comme métabolite pertinent en raison de sa reprotoxicité probable (voir encadré 1). Cette classification, actée par l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) sur la base d’évaluations scientifiques, notamment celles publiées par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES, France), entraîne l’application stricte du principe de précaution et d’une limite de 0,1 µg/l dans l’eau potable. Les expertises conduites par le Swiss Centre for Applied Human Toxicology (SCAHT) confirment toutefois que les concentrations observées ne présentent pas de risque sanitaire. L’enjeu ne se situe donc pas sur le terrain toxicologique, mais bien sur celui de la conformité légale et de la gestion à long terme de la ressource.
Le service valaisan de l’environnement a entrepris des démarches afin de déterminer les sources d’émission de cette substance. Les analyses hebdomadaires effectuées dans le Rhône, à la Porte du Scex, ont détecté du 1,2,4-triazole sur tous les échantillons du mois d’août 2025, à des valeurs proches ou supérieures à 0,1 µg/l. Les analyses effectuées le long du Rhône, ont indiqué que les apports en 1,2,4-triazole se produisent principalement à partir du site chimique de Monthey, plus précisément de la fabrication de pesticides.
Compte tenu du volume du Léman, de son renouvellement lent et de la persistance de la molécule, les spécialistes estiment qu’il faudrait plusieurs décennies pour que les concentrations redescendent naturellement sous la norme fédérale, même en cas d’arrêt immédiat des apports. Cette inertie environnementale exclut toute solution naturelle à court terme.
En tant que plus grand lac d’Europe occidentale, le lac Léman alimente en eau potable environ un million de personnes en Suisse et en France. Pour les distributeurs fortement dépendants du lac – environ 85% de la production pour Genève et 60% pour Lausanne – la question des filières de traitement est centrale. Les filières actuelles n’ont pas été conçues pour éliminer spécifiquement ce type de micropolluant polaire et persistant. Des essais en laboratoire et des études pilotes sont en cours afin d’évaluer différentes options de traitement. À ce stade, aucun choix de filière n’est arrêté. Les résultats préliminaires pourraient être disponibles au cours du 2ème semestre, mais plusieurs années seront probablement nécessaires avant toute décision d’investissement ou de déploiement industriel. L’incertitude sur les filières de traitement s’ajoute ainsi à la pression réglementaire, dans un contexte où les montants potentiels d’adaptation des installations pourraient atteindre plusieurs centaines de millions de francs.
La situation pose également la question du principe du pollueur-payeur. Les distributeurs sont responsables de la qualité de l’eau au robinet, mais la pollution identifiée trouve son origine en amont de leur périmètre opérationnel. Cette affaire met en lumière les interactions complexes entre autorités cantonales chargées de la surveillance des ressources, Confédération responsable du cadre normatif, exploitants industriels soumis aux autorisations de rejet et services publics d’eau.
Au-delà du cas du 1,2,4-triazole, l’interview suivant met en évidence un enjeu structurel pour le secteur de l’eau potable: comment concilier protection sanitaire, exigences réglementaires croissantes, responsabilité environnementale et soutenabilité économique, dans un contexte d’augmentation continue des substances surveillées?
Dans l’interview suivant, Fereidoun Khajehnouri, responsable de contrôle de la qualité de l’eau du Service de l’eau de la Ville de Lausanne, apporte un éclairage opérationnel et institutionnel sur la situation.
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«La problématique des substances émergentes constitue un défi croissant pour les distributeurs d’eau.» |
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Depuis quand le 1,2,4-triazole fait-il partie du programme de mesures du Service de l’eau?
En 2018, le Service de l’eau de la ville de Lausanne a commencé à mesurer le 1,2,4-triazole, d’abord au Technologiezentrum Wasser (TZW) à Karlsruhe, puis (à partir de 2020) à l’aide d’une méthode d’analyse développée en interne par le laboratoire. À la suite de sa détection à des concentrations supérieures aux traces habituellement observées – par exemple, une concentration de près de 0,9 µg/l a été mesurée en 2020 dans l’eau brute de notre station de traitement de l’eau du lac de St-Sulpice – un suivi a été mis en place afin de mieux comprendre son évolution dans le lac et dans l’eau distribuée.
Quels résultats ces mesures ont-elles donné dans l’eau potable?
Dans les réseaux alimentés exclusivement par l’eau du lac Léman, les concentrations mesurées dépassent actuellement la valeur maximale de 0,1 µg/l fixée par l’ordonnance sur l’eau potable, l’eau de baignade et l’eau de douche (OPBD) pour les pesticides et leurs métabolites pertinents. En revanche, aucune trace de 1,2,4-triazole n’a été détectée dans les eaux souterraines. Les sources constituent environ 30% des ressources lausannoises. Par conséquent, les concentrations à certains endroits du réseau de distribution sont plus faibles en raison du mélange avec l’eau de source et peuvent varier d’un cas à l’autre.
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Depuis quand le 1,2,4-triazole est-il surveillé dans le lac Léman et comment ses concentrations ont-elles évolué?
Comme cette substance avait été détectée dans le lac Léman, nous avons commencé en 2018 à la surveiller dans l'eau brute de nos deux usines de traitement de l’eau du lac. Lors de notre première mesure dans l’eau brute, nous avons constaté des concentrations supérieures à 1 µg/l. Les données montrent une légère diminution des concentrations au cours des dernières années, de sorte que celles-ci sont désormais inférieures à 1 µg/l, mais restent toutefois nettement supérieures à 0,1 µg/l (voir fig. 1).
Que peut-on déduire de ces résultats concernant l’évolution future des concentrations?
Les concentrations semblent effectivement diminuer depuis quelques années. Toutefois ce processus est dépendant des apports provenant des rejets industriels de 1,2,4-triazole en amont du Lac Léman. Selon les informations officielles, il n’y a plus de déversements industriels contenant cette substance, mais la date à laquelle ceux-ci ont cessé n’est pas connue. Un retour à une valeur inférieure à 0,1 µg/l prendra encore de nombreuses années. D’après certaines estimations une concentration redescendue en dessous de la norme fédérale est espérée d’ici environ 20 à 30 ans.
Vous attendez-vous à d’autres mauvaises surprises? Comment essayez-vous de les anticiper?
La problématique des substances émergentes constitue un défi croissant pour les distributeurs d’eau. Dans le bassin lémanique, les épisodes récents liés aux métabolites du chlorothalonil (à Lausanne, depuis 2020: 20% des ressources en eaux souterraines continuent d’être dérivées), au perchlorate (détecté depuis 2017 dans certains puits d’eau souterraine genevois, ce qui a conduit à la fermeture de certains d'entre eux) ainsi qu’aux PFAS et au TFA (voir la médiatisation de la présence de ces substances dans toutes les ressources en eau, surface et souterraines) montrent la vulnérabilité des ressources en eau.
Il est réaliste de s’attendre à de nouveaux cas, notamment dans un contexte de renforcement progressif des normes. L’anticipation repose sur:
Quelles possibilités de traitement envisagez-vous pour réduire les concentrations de 1,2,4-triazole dans l’eau potable de Lausanne en dessous de la valeur maximale de 0,1 μg/l?
Les deux usines du Service de l’eau à traiter les eaux du lac Léman, St-Sulpice et Lutry, comprennent respectivement une coagulation suivie d’une filtration sur sable et un traitement par charbon actif pulvérisé suivie d’une ultrafiltration (voir fig. 2). Ces lignes de traitement actuelles avec le charbon actif utilisé ne permettent malheureusement pas d’éliminer le 1,2,4-triazole. Des études techniques doivent être envisagées pour adapter nos usines de traitement à cette nouvelle problématique. Un groupe de travail technique Service de l’eau de Lausanne/Services Industriels de Genève (SIG) a été rapidement mis en place afin de mutualiser nos connaissances et coordonner les essais de traitement (essais laboratoires, pilotes) pour déterminer les possibles filières de traitement permettant d’éliminer le 1,2,4-triazole:
Les premiers résultats d’essais en laboratoire sont attendus au 2ème semestre 2026, suivis d’essais pilotes.
S’il existe des solutions techniques pour éliminer cette substance, quel serait le coût d'une telle mise à niveau et dans quels délais pourrait-il être réalisé?
À ce stade, il est prématuré d’établir un chiffrage précis. Les investissements pourraient toutefois atteindre plusieurs centaines de millions de francs, avec une augmentation significative des coûts d’exploitation annuels. Les délais dépendront des résultats des études techniques, des procédures d’autorisation et des décisions politiques.
Est-il réaliste d’envisager des demandes de dédommagement auprès du responsable de la pollution, et pourrait-il cofinancer une partie du traitement?
Sur le principe du pollueur-payeur, une demande de dédommagement est légitime. Une action en justice a été engagée par la Ville de Lausanne représentant 17 communes alimentées directement par le Service de l'eau, 13 communes approvisionnées en grande partie par celui-ci, ainsi que 4 autres distributeurs d’eau vaudois concernés.
Comment les petites usines d’eau potable du Léman gèrent-elles cette situation? De quelle manière le Service de l’eau les soutient-il?
Plusieurs distributeurs d’eau vaudois se sont adressés à la ville de Lausanne et attendent désormais les résultats des études techniques menées conjointement par le Service de l’eau et SIG afin d’évaluer les mesures à prendre.
Comment la population a-t-elle réagi et quelles mesures de communication avez-vous mises en place pour éviter une éventuelle inquiétude?
Depuis septembre 2025, une communication coordonnée entre les autorités et le Service de l’eau de la Ville de Lausanne a permis de rassurer la population quant au risque sanitaire aux concentrations mesurées. Le Service de l’eau a adopté une transparence complète:
Malgré une forte médiatisation, les demandes des consommateurs sont restées limitées pour le moment.
Quels sont les rôles du canton, de la Confédération et du responsable de la pollution pour gérer la situation actuelle et éviter de tels cas à l’avenir?
Les rĂ´les du canton sont:
…et ceux de la Confédération sont les suivants:
… et finalement du pollueur: l’application concrète du principe du pollueur-payeur.
Quel soutien la SVGW peut-elle apporter dans ce contexte?
En tant qu’association faîtière de la branche, la SVGW doit renforcer la coordination et la communication entre distributeurs, autorités cantonales et instances fédérales. Même si la problématique est régionale, un accompagnement structuré et une meilleure prise en compte des enjeux techniques et financiers sont attendus au niveau national.
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[1] UBA/SZB (2024): Kurzdossier Spurenstoffe – Stoffname: 1,2,4-Triazol; CAS-Nr.: 288-88-0.
[2] BLV (2025): Relevanz von Pflanzenschutzmittel-Metaboliten im Grund- und Trinkwasser.
[3] ANSES – Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (2025): Avis relatif à «la détermination de la VMAX dans les EDCH pour le métabolite de pesticide 1,2,4-triazole et les substances actives chlordécone et glyphosate»
[4] Umweltbundesamt (UBA) (2022): Empfehlungsliste für das Monitoring von Pflanzenschutzmittel-Metaboliten in deutschen Grundwässern
Encadré 1
Les principales propriétés ainsi que leurs évaluations sont résumées ci-dessous. Ces informations s’appuient en grande partie sur le dossier succinct sur les micropolluants consacré au 1,2,4-triazole publié par l’Agence fédérale allemande pour l’environnement (UBA; [1]).

Formule structurelle du 1,2,4-triazole, un composé hétérocyclique.
Le 1,2,4-triazole est utilisé dans la fabrication de produits phytosanitaires et de biocides (par exemple, les fongicides azotés tels que le tébuconazole ou le propiconazole). Il a également été utilisé jusqu’en 2017 comme additif pour engrais (inhibiteur de nitrification), mais a été largement remplacé sur le marché européen. Par ailleurs, les dérivés du 1,2,4-triazole entrent dans la composition de certains médicaments (par exemple le fluconazole, la ribavirine, l’anastrozole) et sont utilisés dans le secteur industriel comme agents anticorrosion.
Dans le cadre du règlement REACH, le 1,2,4-triazole est enregistré conformément à l’article 10 avec un tonnage annuel compris entre 1 et 10 tonnes. Il existe en outre d’autres enregistrements dont le tonnage est inconnu, en tant qu’intermédiaire isolé (technique) conformément aux articles 17 et 18 du règlement REACH.
La substance 1,2,4-triazole est connue pour être un métabolite des substances actives fongicides utilisées dans les produits phytosanitaires, e. g. de difénoconazole et de mefentrifluconazole. Ce métabolite est considéré comme pertinent en Suisse [2]. Tant en France qu’en Allemagne, le 1,2,4-triazole est également considéré comme un métabolite pertinent pour les eaux souterraines, issu des fongicides de la famille des azoles [3, 4]. Cette famille comprend par exemple: cyproconazole, difénoconazole, époxiconazole, fluquiconazole, mefentrifluconazole, penconazole, propiconazole, triadimenole, tébuconazole.
Étant donné que la valeur limite de 0,1 µg/l pour les pesticides et leurs métabolites pertinents ne repose pas sur des fondements toxicologiques, la gestion des risques en France, en cas de dépassement de cette valeur, s’appuie sur les valeurs sanitaires maximales (VMAX) proposées par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES). L’application d’une telle VMAX est prévue pour une période limitée dans le temps, d’une durée maximale de six ans, au cours de laquelle des mesures d’assainissement doivent être mises en œuvre. Pour le 1,2,4-triazole, l’ANSES a établi une VMAX de 51 µg/l [3].
| Critère |
Évaluation (Préoccupation indiquée par «+» ou absence de préoccupation indiquée par «-»)  |
|
| Persistance/biodégradabilité |  +  |
Pas facilement biodégradable et non intrinsèquement dégradable |
| Mobilité/capacité d'adsorption |  +  | Mobile, logKOC = 2.3, forte solubilité dans l'eau |
| Toxicité pour l'homme |  +  | Toxique pour la reproduction (1B) |
| Écotoxicité |  -  |
Les tests standards aigus et chroniques (poissons, invertébrés, algues) n'indiquent aucune écotoxicité préoccupante. |
| Bioaccumulation/lipophilie | Â -Â Â | Le potentiel de bioaccumulation est faible. |
| Comportement dans les STEP | Â Â +Â |
Même avec un quatrième niveau de traitement dans les STEP, l'élimination n'est pas garantie, car dans des conditions typiques, aucune élimination n'est possible par ozonation ou filtration sur charbon actif. |
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