Créée en 2018 à la suite d’une idée issue de l’EPFL, Exergo développe une technologie innovante de transport d’énergie thermique basée sur l’utilisation du dioxyde de carbone (CO2) comme fluide caloporteur. L’idée consiste à utiliser le changement de phase de ce CO2 pour transporter l’énergie entre une ou plusieurs sources de chaleur ou de froid à l’ensemble des consommateurs d’un réseau urbain.
Aujourd’hui, cette technologie s’impose progressivement comme une solution de transfert énergétique pour les réseaux de chaleur existants à eau, qui cherchent à valoriser des sources renouvelables ou de récupération éloignées des zones urbaines. Les sources de chaleur envisageables sont variées: plans d’eau, rivières, nappes phréatiques, géothermie de faible profondeur, stations d’épuration, rejets thermiques industriels, voire eau potable selon les contextes.
Le principal défi réside dans le raccordement de ces nouvelles sources aux réseaux existants. Avec les systèmes traditionnels à eau, le faible écart de température disponible impose des débits très élevés, et donc des conduites de grand diamètre. Ces infrastructures entraînent des coûts importants de génie civil, notamment lorsque le tracé traverse des zones sensibles et impose des travaux compliqués (microtunnels, forages dirigés, franchissements d’ouvrages). L’approche d’Exergo vise à réduire la taille et la complexité de ces liaisons énergétiques tout en améliorant leur rendement énergétique. En exploitant le changement de phase du CO2, la densité énergétique du fluide est fortement accrue: il devient possible de transporter la même puissance thermique avec des conduites de diamètre bien inférieur et sans circulation mécanique forcée dans certains cas. Cette innovation ouvre la voie à des solutions plus compactes, plus économiques et plus durables pour le raccordement de nouvelles sources aux centrales de grande puissance (5 à 30 MW).
La société Groupe E, propriétaire et exploitant du réseau de chaleur Fricad dans l’agglomération de Fribourg, a été parmi les premières à s’intéresser à cette technologie. Le réseau Fricad, historiquement constitué de plusieurs sous-réseaux, est aujourd’hui interconnecté. Ceci permet de planifier une réduction de la dépendance aux combustibles fossiles.
La ressource en bois étant limitée régionalement, Groupe E s’est tourné vers la valorisation de la chaleur des cours d’eau, et en particulier du lac de Schiffenen, dont les caractéristiques (température moyenne mensuelle de 4 à 19 °C et débit suffisant) en font une source stable et exploitable pour l’alimentation d’une centrale de pompes à chaleur.
Le projet initial prévoyait de pomper l’eau du lac et de la transporter jusqu’à une centrale de 18 MW située dans la zone industrielle d’Englisberg, via un circuit intermédiaire à base d’eau et d’éthanol (pour éviter le gel en hiver). Avec un ΔT de 3 K au niveau de la prise d’eau, les calculs imposaient deux conduites de 800 mm de diamètre posées dans un microtunnel de 1,5 m, alimentant quatre pompes à chaleur de 4,5 MW chacune.
Une solution techniquement faisable, mais lourde sur le plan du génie civil et présentant un risque environnemental lié à la présence d’éthanol en cas de fuite.
Face à ces contraintes, Groupe E a mandaté Exergo pour concevoir une variante intégrant la technologie de transport d’énergie au CO2 (fig. 1). Ce choix permet de réduire significativement les diamètres de conduites, de simplifier les travaux de génie civil, d’éliminer tout risque de pollution du lac et d’abaisser les coûts d’investissement et d’exploitation, notamment grâce au fonctionnement en thermosiphon.
L’eau pompée dans le lac alimente quatre échangeurs thermiques qui servent à évaporer le CO2. La vapeur ainsi produite s’élève naturellement vers la centrale grâce à la différence de densité entre les phases liquide et gazeuse.
Au niveau des pompes à chaleur, le CO2 se condense directement, cédant sa chaleur à l’ammoniac du circuit secondaire. Le liquide condensé redescend ensuite par gravité vers les échangeurs situés en bord de lac.
La différence d’altitude d’environ 50 m entre la station de pompage et la centrale crée un circuit gravitaire stable: aucune pompe n’est nécessaire pour la circulation du fluide (fig. 2). Ce fonctionnement passif réduit considérablement la consommation électrique auxiliaire et améliore le rendement global de la chaîne énergétique.
La liaison entre la station de pompage et la centrale sera réalisée à l’aide de deux forages dirigés de 700 mm de diamètre chacun. Chaque forage accueillera deux lignes de production indépendante comprenant une conduite d’aller vapeur (150 mm) et une conduite de retour liquide (100 mm). La flexibilité des conduites permet leur insertion après la réalisation du forage, simplifiant la mise en œuvre et permettant également le passage de câbles électriques et de fibres optiques dans le même ouvrage. Comparée à la variante à eau, la solution au CO2 est nettement plus compacte et requiert des machines de forage plus petites (fig. 3).
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Le découpage du projet en quatre lignes de transport indépendantes offre une grande modularité: le réseau peut être mis en service par étapes, assurant redondance et évolutivité. Les deux premières lignes seront installées dès la phase initiale, tandis que les deux suivantes seront ajoutées dans un horizon de 5 à 10 ans, selon la montée en puissance du réseau.
Dans le projet initial, la présence d’un mélange eau-éthanol présentait un risque de pollution du lac en cas de fuite, ce qui suscitait des réserves de la part des autorités. Le remplacement par un fluide inerte, pur et non-toxique tel que le CO2 a levé ces obstacles. Le système est totalement hermétique, exempt d’huile ou d’additif, et ne présente aucun risque pour le milieu aquatique.
Sur le plan réglementaire, la conception des installations relève de la norme EN 378, relative à la sécurité des systèmes de réfrigération [1]. Comme le projet prévoyait déjà des pompes à chaleur à ammoniac, les infrastructures de ventilation et de sécurité étaient intégrées dès l’origine, facilitant l’intégration de la technologie CO2.
Les installations techniques prévues à la station de pompage et à la centrale avaient pour objectif de rentrer dans les bâtiments déjà pensés pour la variante à eau. L’objectif a été dépassé: la station de pompage a pu être réduite d’un demi-étage, quant à la centrale, le local qui devait assurer la transition entre les conduites de liaison et les pompes à chaleur est laissé en majeure partie libre pour le propriétaire.
La production de chaleur sera assurée par quatre pompes à chaleur à ammoniac de 4,5 MW chacune. Le constructeur a adapté le design pour permettre une condensation directe du CO2 sur l’évaporateur d’ammoniac, supprimant ainsi tout échangeur intermédiaire. Ce couplage direct réduit les pertes thermiques (pincements) et améliore le COP global du système.
Les pompes à chaleur seront connectées en série côté chaud, ce qui optimise leur performance. La chaleur produite sera stockée dans un accumulateur de 800 m3. Avec cet accumulateur, l’avantage pour Groupe E est double: Couvrir les pointes du matin sans devoir recourir au gaz ou au mazout, et conserver une production stable pour les pompes à chaleur afin de les faire fonctionner à leur point de rendement optimal, sans leur demander de modulation excessive.
L’ensemble du système a fait l’objet de simulations dynamiques détaillées couvrant les régimes transitoires, les démarrages, les pleines charges et les charges partielles. Ceci a permis de confirmer le bienfondé de la conception en thermosiphon et la suppression des pompes de circulation. Cela se traduit par une consommation énergétique très faible pour le transport de l’énergie.Pour son transfert d’énergie, Exergo garantit la pression de service du CO2 au niveau attendu en sortie d’échangeur, condition indispensable au bon fonctionnement des pompes à chaleur et au maintien du COP visé.
Les engagements de performance portent non seulement sur les rendements énergétiques, mais aussi sur la limitation des consommations auxiliaires, assurant une prédictibilité économique sur la durée du projet.
Sur le plan financier, la variante CO2 permet à Groupe E de réaliser une économie globale estimée à 6 millions de francs sur 40 ans, tout en réduisant significativement l’empreinte carbone et les risques opérationnels.
Le projet de Schiffenen marque une première en Suisse et en Europe dans l’application du transport d’énergie au CO2 à l’échelle d’un réseau de chaleur urbain. Les travaux ont commencé à l’été 2025, et la mise en service est prévue pour 2027.
Cette approche ouvre la voie à une nouvelle génération d’infrastructures thermiques, capables de connecter efficacement des sources renouvelables éloignées à des coûts de génie civil compétitifs.
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[1] EN 378: Refrigerating systems and heat pumps –Safety and environmental requirements
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